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pascal21
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MessagePosté le: 21/07/2010 20:36:03    Sujet du message: Histoires d'ailleurs Répondre en citant

On en vient naturellement à la seconde école de pensée. Elle décrit une charge qui ne s’arrête pas. Elle a pour but, au contraire, de malmener la formation adverse, d’en renverser les éléments. Au moment de l’impact, les hoplites du premier rang tentent de viser avec leur lance. Le choc est si violent que les hampes volent en éclats. Les rangs de l’arrière poussent celui immédiatement devant. Ceux qui n’ont plus de lance cherche leur épée. S’ils n’y parviennent pas, ou si l’épée casse à son tour, les hoplites n’hésitent pas à saisir de leur main droite le casque, les yeux ou le nez, de leurs adversaires. Dans une opposition de deux phalanges ne cédant ni l’une ni l’autre, le premier rang de chacune d’entre elles est écrasé par la poussée des autres. Il semble par contre très peu probable qu’une telle poussée puisse être maintenue très longtemps, ne serait-ce que parce qu’elle « déforme » forcément la ligne. Ce qui suit cette poussée est encore aujourd’hui très obscur. Thucydide évoque des hoplites « qui en viennent aux mains », sans plus de précisions, ce qui correspondrait à une phase de lutte (quel qu’en soit le sens exact). Mais la poussée peut reprendre par la suite, il ne faut donc pas que cette phase disons de « corps à corps » désorganise trop la ligne de la phalange, sans quoi une nouvelle poussée serait au mieux inefficace.

Lorsqu’une phalange prend le dessus sur un adversaire, elle piétine les soldats tombés au sol.

Cette version est, à juste titre il me semble, plus largement adoptée aujourd’hui. Elle paraît plus cohérente avec les diverses sources que nous possédons.

A ce moment se pose le problème de la façon dont est tenue la lance.
L’iconographie montre deux positions possibles :
- par dessus le bouclier, pouce vers l’arrière, qui donne la possibilité d’atteindre la tête, le haut du buste, et les épaules.
- par dessous le bouclier, le pouce vers l’arrière, qui permet d’atteindre le bas ventre et les cuisses.
- Une variante de cette dernière existe : même prise, pouce vers l’avant, mais la bras remonte pour permettre une attaque par dessus le bouclier.
Il faut cependant relativiser l’importance de cette iconographie parce qu’elle représente rarement un affrontement de phalange, mais plutôt des duels de combattants. La perspective n’existant pas, les dessins représentant des groupes au combat ne sont pas toujours très clair. Par exemple, on peut parfois voir une lance en position d’attente et une en position par dessus le bouclier pouce vers l’arrière, sans que l’on puisse déterminer qui tient les lances en attente. Les hampes des lances en positions d’attaque peuvent parfois passer derrière la tête alors qu’elles devraient être devant, position qui rendrait leur utilisation très difficile sinon impossible. Le dessin de la main fermée ne peut pas être facilement interprété, et la position du pouce établir une certitude puisqu’il peut aussi, à ce moment, être une erreur de dessin.

Cependant, mais ces hypothèses demandent à être vérifiées par l’expérimentation, il semble que la prise par dessus le bouclier, pouce vers l’arrière, correspondrait mieux à ce que demande le combat en rangs serrés. Elle ne demande en effet quasiment aucun espace latéral pour être mise en œuvre avec efficacité. De plus, la butée (seconde pointe) est dirigée vers le haut. Elle ne présente pas de danger pour ceux qui sont derrière.
On peut aussi penser que quelqu’un frappé de haut aura tendance à tomber à la renverse, ce qui est l’effet recherché par la charge, alors que quelqu’un frappé au ventre ou à la cuisse aura tendance à se plier et basculer vers l’avant.

Plusieurs textes font mention de hoplites qui n’hésitent pas à « faire de la lutte » au plus fort de la mêlée. Il est difficile d’estimer s’il faut prendre cette déclaration au pied de la lettre.
Cette solution peut convenir à ce que cherche à obtenir une phalange au combat. Il est probable que la lutte ralentisse la progression, par rapport à une simple poussée.
Mais peut-être est-ce juste une façon de dire que les hoplites ne se contentent pas de tenir l’adversaire à distance.

Il est intéressant de remarquer que l’on retrouve à ce moment-là de la bataille, dans cette mêlée volontiers sauvage, l’ancienne façon de combattre des castes guerrières (alors qu’à l’époque classique, laisser libre court à son hybris est une cause de condamnation).
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MessagePosté le: 21/07/2010 20:36:03    Sujet du message: Publicité

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pascal21
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MessagePosté le: 21/07/2010 20:36:51    Sujet du message: Histoires d'ailleurs Répondre en citant

La création de la phalange des hoplites

Là encore, il existe deux thèses contraires.

L’une veut que la phalange ait été inventée par les populations ne faisant pas partie de la caste guerrière. Elles auraient cherché par ce biais leur émancipation.

L’autre fait créer la phalange par la caste guerrière, dont seuls ses membres ont assez de connaissances en matière de guerre pour produire une réflexion sur la façon de combattre et l’appliquer. Ce nouveau système, en se mettant en place, les aurait alors en quelque sorte trahis.

S’il est aujourd’hui impossible d’affirmer une thèse plutôt que l’autre, la seconde me semble plus plausible.
Il est d’ailleurs assez aisé de construire un environnement favorable à cette thèse (ce qui ne peut pas être considéré comme une preuve) : après la chute de la civilisation mycénienne, la guerre devient plus présente et les effectifs des castes guerrières ne suffisent plus. Il faut donc régulièrement armer une partie de la population. Mais pour l’époque, un paysan (ou un artisan), même lourdement armé (forcément moins bien armé qu’un membre de l’aristocratie guerrière depuis maintes générations) n’a aucune valeur militaire en face d’un « professionnel » appartenant à une caste du parti opposé. Il faut donc créer une façon de combattre qui ne nécessite pas autant d’expérience, ou peut-être pas la même expérience.

Deux arguments viennent étayer cette thèse :

- La plupart des cités classiques entretiennent un corps d’élite de hoplites « professionnels », généralement au nombre de 300, parfois appelés « hippeis » (bien que dans la plupart des cas ils ne soient pas cavaliers, pas même pour le déplacement), à l’image du Bataillon Sacré de Thèbes. Il s’agit bien là d’une survivance des castes guerrières, survivance qui se comprend d’autant mieux si la phalange n’a pas été construite en complète opposition avec ce système.
- La phalange est l’une des toutes premières « unités tactiques » de l’histoire. C’est-à-dire une unité organisée, équipée en fonction de son utilisation pendant la bataille, et des tâches qui peuvent lui être assignées. Une phalange n’est pas une bande plus ou moins nombreuse, comprenant plusieurs armes se mélangeant pendant l’action sans beaucoup d’ordre (ce qui n’empêchait pas des mouvements tactiques, tels que les charges frontales ou les contournements).

Il s’agit d’une « réforme » du système militaire importante, et il paraît inimaginable qu’elle ait pu naître dans des esprits totalement étrangers à la pratique et à la vie militaires.
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pascal21
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MessagePosté le: 21/07/2010 20:37:32    Sujet du message: Histoires d'ailleurs Répondre en citant

Un système figé

Mis à part quelques très rares généraux, il faut bien constater que les commandants grecs sont bien incapables de faire évoluer la phalange des hoplites, ni même de l’adapter à une situation particulière.
L’ajout régulier, mais toujours avec retard, de troupes légères et de cavalerie, n’est finalement qu’une conséquence de la guerre du Péloponnèse, même s’il existe des contre-exemples. Il s’agit, pour la majorité des cas, d’une réponse à un manque d’hommes plutôt qu’une réflexion sur le combat.

Je vais quand même citer 2 exemples d’adaptation aux conditions particulières d’un engagement.

Xénophon, dans son Anabase, se fait l’inventeur une sorte d’ordre dispersé, qui permet de couvrir un plus large front, de ne pas se laisser déborder, tout en conservant une capacité d’enfoncement important (le nombre de rangs reste suffisant). Il commande alors la moitié de l’arrière-garde d’une armée d’environ 14.000 hommes (dont environ 12.000 hoplites) perdue en territoire perse. Pour enlever une position haute, elle doit donner l’assaut à une armée plus nombreuse. Xénophon a alors l’idée de disposer la phalange en petites colonnes espacées. La disposition fonctionne à merveille et l’armée adverse rompt au premier contact.

Pour voir une modification majeure (la modification n’est pas forcément en soi réellement importante, peut-être même moins que la simple adaptation de Xénophon, mais elle dénote un grand souci d’adaptation dans son ensemble, et annonce la chute de la phalange des hoplites), il faut attendre Epaminondas, le général de Thèbes, et sa phalange oblique, qui écrasera à plusieurs reprise la redoutée phalange spartiate.
Conformément au principe de glissement sur la droite, et pour le contrer le plus possible, les troupes d’élites sont traditionnellement placées, avec le général, à la droite de la ligne. Le côté le plus fort se retrouve donc invariablement face au côté « faible » de la ligne opposée.
Epaminondas positionne sa troupe d’élite à gauche, sur un nombre double de rangs par rapport au reste de sa formation. Sa troupe d’élite fait donc face à la troupe d’élite adverse, mais avec une puissance de poussée supérieure. Il faut noter que la phalange thébaine était déjà très réputée. Thucydide mentionne, dans La guerre du Péloponnèse, une phalange thébaine à 25 rangs (au sein d’une armée de coalition – elle n’a donc pas à couvrir tout le champ de bataille à elle seule). Elle a donc « l’habitude » de compter sur la poussée frontale pour vaincre son adversaire.




Pour conclure, il faut constater que l’état des recherches sur les diverses organisations et fonctions militaires est encore insuffisant, et beaucoup de ce que j’ai pu dire dans cet exposé mérite non seulement la prudence habituelle, mais sans doute le passage par une phase d’expérimentation, qui éclaircirait probablement beaucoup de problèmes.

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Fabo
Grand Duc d'Occident

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MessagePosté le: 22/07/2010 08:43:08    Sujet du message: Histoires d'ailleurs Répondre en citant

Merci beaucoup Pascal pour tout ce travail.

Tu aurais des ouvrages à recommander si on veut approfondir ?
_________________
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Can make a Heav'n of Hell, a Hell of Heav'n.
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pascal21
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MessagePosté le: 23/07/2010 09:17:38    Sujet du message: Histoires d'ailleurs Répondre en citant

Alors voilà les livres qui me paraissent intéressants :

- Problèmes de la guerre en Grèce ancienne - J-P Vernant
- Hoplites. The classical greek battle expérience - V.D. Hanson

Ces deux ouvrages sont des collectifs.

- Le modèle occidental de la guerre - V.D. Hanson
- Les institutions militaires et navales - P. Couissin
- The greek state at war (en 5 volumes) - W.K. Pritchett

Sinon, voilà une bibliographie très complète : http://bsa.biblio.univ-lille3.fr/polemos.htm

Et pour être parfaitement honnête, il faut aussi faire l'effort de remonter aux sources et lire Thucydide, Xénophon, Tyrtée, etc.... pour la Grèce, on ne manque pas d'écrits.


Un petit edit : Hanson est néo-libéral, avec tout ce que cela suppose. Ces propos sont très pertinents et intéressants, mais il faut quand même nuancer certains aboutissements, qui relèvent plus de la croyance en une orientation politique que de la vérité historique.
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Thibault
Chef d'Escadre

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Localisation: Dijon

MessagePosté le: 01/08/2010 15:02:47    Sujet du message: Histoires d'ailleurs Répondre en citant

Génial! Merci Pascal. Tu m'avais déjà parlé de beaucoup d'aspects de la phalange abordés ici, j'imagine que t'as du cogiter ton texte un bon moment. A quand la prochaine?
_________________
Tout salaud qu'on soit, on n'est pas moins naïf et susceptible de déceptions. Desproges.
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pascal21
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MessagePosté le: 28/09/2010 20:26:34    Sujet du message: Histoires d'ailleurs Répondre en citant

J'ai effectivement mis pas mal de temps à l'écrire. (Et tu peux voir à ma réponse rapide que j'écris très très vite) Smile.

La prochaine, je sais pas trop. On verra. Déjà si je peux faire un atelier hoplite, je n'aurais plus beaucoup de temps Smile
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Loys
Homme de la Comté

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Localisation: Besançon

MessagePosté le: 29/09/2010 12:24:35    Sujet du message: Histoires d'ailleurs Répondre en citant

Plus beaucoup de temps peut-être, mais du succès !
_________________
"Touz jours les armes rendent ce qu’en y met."
Geoffroi de Charny
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MessagePosté le: 10/12/2016 02:57:22    Sujet du message: Histoires d'ailleurs

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